Le sommet Européen de Lausanne – DHS Europe Cup 2014

La DHS Europe Cup, tournoi de tennis de table réunissant quelques-unes des meilleures joueuses et quelques-uns des meilleurs joueurs de tennis de table du Vieux Continent, a eu lieu à Lausanne du 7 au 9 février 2014, à la salle de la Vallée de la Jeunesse. Le public lausannois, dont quelques membres du CTT Montriond, a assisté aux débats acharnés de ce sommet européen. Vous verrez que c’est une fois de plus le couple franco-allemand qui a occupé le devant de la scène, à ceci près que la paire Boll/Mattenet a remplacé le binôme Merkel/Hollande, et que c’est pour une fois le Portugal qui a eu le dernier mot, confirmant ainsi la glorieuse incertitude… de la construction européenne.

Le spectacle est dans les gradins

« Tiens, t’as vu ? Il y a Pierre, là-bas, dans la tribune d’en face – Où ça ? – A côté de Paul – Je ne vois pas – Juste en dessous de Jacques – Ah ouais… lequel est assis au-dessus de Pierre – voilà… lequel discute avec Paul ». C’est le genre de dialogues dont on a l’habitude lors d’un tournoi international de tennis de table à Lausanne, où le public est composé majoritairement de pongistes, dont beaucoup se connaissent, de près ou de loin.

Alors oui, entre les changements de sets, durant les temps morts ou lorsque nos yeux en ont tout simplement marre de suivre cette petite balle qui a décidément de la peine à choisir un côté de la table une bonne fois pour toutes, nous nous amusons à chercher les têtes connues dans la tribune d’en face. Problème, même si nous voyons clairement une personne que nous connaissons dans les gradins d’en face, rien ne dit que cette personne nous a vus, elle. Alors comme nous n’avons pas le bras assez long pour lui serrer la main, il faudrait se lever et faire des grands signes. Ce serait en effet le seul moyen d’être sûr que l’autre nous voie. Mais on ne le fait pas, grands timides que nous sommes.

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Hé, vous avez vu ? Il y a Vi, là-bas. Arrêtez… ça ne sert à rien de lui faire des grands signes, il a quitté la salle depuis longtemps.

Cela dit, il y a des gens qui n’ont pas peur de se faire remarquer. On en dénombre plusieurs catégories. Il y a tout d’abord celui qui veut aller s’installer pile au milieu des gradins pour retrouver ses camarades, et qui doit pour cela se frayer un chemin entre les spectateurs. Voici des mots véridiques qui m’ont été adressés : « Excusez-moi, je m’appuie sur votre épaule ». On pourrait imaginer la réponse et le dialogue qui s’ensuit:

  • Allez-y.

  • Et vous permettez que je marche sur votre sac ?

  • Je vous en prie.

  • Et puis ça vous dérange si je marche sur votre pied ?

  • Bah...

Il y a aussi celui qui va s’installer dans les gradins pendant un set décisif où tout le public retient son souffle. Un joueur s’apprête à servir dans un silence de cathédrale, et là, l’intrus pénètre dans les gradins en bois et fait résonner dans toute la salle le bruit de ses lourdes semelles : BOUM – BOUM – BOUM – BOUM. Il n’en faut pas plus pour exaspérer les plus fins connaisseurs, qui se font entendre à leur tour en disant « chut ». Ou plutôt : « chhhhhhhhhhhhhhhh… ». Oui, car dans la pratique, souvent, le mot « chut » perd les lettres « u » et « t » en cours de route. Forcément, on demande aux autres de se taire, alors on se retient soi-même. « Chhhhhhhhhhhhhhh… ». Bref, tout ça pour dire que les personnes réclamant le silence font parfois aussi un peu de bruit.

Autre catégorie : les bébés qui pleurent. Mais comment leur en vouloir, à ces petits bouts de chou ? Par ailleurs, il existe très peu de moyens dissuasifs. Leur expliquer qu’il est interdit de parler pendant l’échange sous peine de perdre le point ? Ils n’ont rien à perdre. Les priver de biberon ? Contre-productif, c’est peut-être justement ce qu’ils réclament.

On a aussi eu ce photographe qui a voulu immortaliser quelques gestes techniques d’exception, mais qui a négligé un détail, ce que n’a pas manqué de lui rappeler un spectateur, à haute et intelligible voix : « ENLÈVE TON FLASH » !!!! Un petit point lumineux éblouissant nous a permis de localiser le « coupable ». Vous avez déjà croisé une voiture avec les feux de route allumés, n’est-ce pas ? Bah voilà, c’est exactement ça.

« Volare… cantare… oh oh oh oh… »

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient personne dans les tribunes, il est aussi possible, entre les sets ou pendant les temps morts, de se distraire au son de la musique. Oui, car figurez-vous que les organisateurs passent de la musique entre les sets et les temps morts. Et pas n’importe laquelle, de musique ! Croyez-moi, cette musique-là passe encore moins inaperçue qu’un photographe distrait ou qu’un bébé fatigué.

Pour vous donner un exemple, le samedi, on a eu droit aux Gypsy Kings à plein tube pendant un temps mort. « Volare… cantare… oh oh oh oh… nel blu… dipinto di blu… ». Très vivant, pour un temps mort ! On aime bien, les Gypsy Kings, mais franchement… pour une soirée de mariage, peut-être… mais pour des pongistes professionnels qui veulent se calmer et faire le vide ! En tout cas, dorénavant, on ne pourra plus entendre cette chanson sans penser à Boll, Pota, Ovtcharov et consorts ! « Volare… cantare… oh oh oh oh… ».

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A votre avis, lequel se moque des goûts musicaux de l’autre ?

Notez toutefois que cette musique entraînante et enjouée convient peut-être aux joueurs les plus fêtards. Comme Timo Boll, par exemple, qui, entre deux sets, bouge ses hanches sur la musique pour rester chaud. On dirait qu’il invite tout le public à le rejoindre sur la piste de danse. Pour lui, la fièvre du samedi soir semble commencer le samedi midi déjà… et continuer le dimanche matin ! Le champion allemand a en effet déclaré forfait le dernier jour de la compétition pour cause de maladie, alors qu’il devait disputer un match pour la 5e/6e place. Tant pis, la fête a continué sans lui, avec notamment… la Macarena ! Ah décidément ! Le spectacle est dans les gradins, mais aussi dans la sono ! On n’attend plus que Franky Vincent et la Compagnie Créole !

L’idole des jeunes

Alors lui, depuis l’édition 2013, il est devenu l’idole, le chouchou, la coqueluche du public lausannois. Je veux bien sûr parler du Français Adrien Mattenet. Pour s’en rendre compte, il suffit de jeter un coup d’œil au stand VIP et de voir toutes ces petites têtes blondes en quête d’un autographe. Quand on voit ça, on serait tenté de retomber en enfance…

Il serait toutefois faux de croire que seuls les enfants sont admiratifs. En fait, le public est largement acquis à la cause du représentant hexagonal (il est vrai que nous ne sommes pas loin de la frontière avec la France). J’en veux pour preuve les cris d’encouragement lancés régulièrement par ses fans : « Alleeeeeeeeeeeeez » ! Et quand il fait une carotte gagnante, on sent le public qui refrène ses applaudissements, à mi-chemin entre la gêne et le soulagement. En revanche, personne ne cache sa déception lorsqu’il perd un point « bêtement » : « Ohhhhhhhhhhhh » ! Et tout le public repart de plus belle en tapant des mains à intervalles de plus en plus rapides pour encourager son protégé. On se croirait à Rolland Garos du temps d’Henri Leconte !

Le samedi, en fin de journée, Mattenet affronte en demi-finale le Portugais Marcos Freitas, futur vainqueur du tournoi chez les hommes face au Danois Michael Maze. Le Lusitanien, qui sortira vainqueur du duel contre Mattenet, recueille lui aussi des applaudissements lorsqu’il marque un beau point. Jusque-là, rien d’extravagant – Marcos Freitas a aussi le droit d’être applaudi, ne soyons pas chauvins jusque sous le béret.

Ce qui est en revanche assez cocasse, c’est cet individu dans la salle qui continue à applaudir bruyamment pendant une dizaine de secondes après que tout le monde s’est arrêté. Encore un qui veut se faire remarquer. Et ça marche ! Mais oui, forcément, c’est un réflexe fondamentalement humain : on est toujours attiré par ce qui tranche avec le reste. En portant le regard vers cet individu, on voit qu’il arbore le maillot du Portugal, avec derrière lui… le drapeau du Portugal accroché à la paroi ! Ah tu m’étonnes ! Dommage que Fabien et moi n’ayons pas eu un coq sous la main, on l’aurait volontiers envoyé se promener dans les pattes de Marcos Freitas ! Sans vouloir être chauvin. Ah non, pas de ça entre nous. Pas de ça entre Français !

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Adrien Mattenet, en bleu, et Marcos Freitas, en vert, qui discutent en buvant un coup pendant le match. Si on vous dérange, vous le dites, hein ?

J’ai une dernière petite anecdote à vous conter au sujet de Mattenet. Cela se passe le dimanche, alors qu’il est opposé à Ovtcharov dans le match pour la 3e/4e place. Le représentant tricolore finira par perdre ce match 4 sets à 2. Mais il se sera battu. Bien battu. Sur toutes les balles. Même sur les balles impossibles. En effet, comme Adrien est têtu et tient à nous montrer qu’impossible n’est pas gaulois, il est allé nous chercher, avec l’énergie du désespoir, une balle à l’extrémité gauche de l’aire de jeu, réalisant un magnifique plongeon par-dessus les séparations. La réaction du public est partagée entre crainte et admiration. A cet instant, d’où nous sommes, c’est-à-dire en haut des gradins, nous ne voyons plus que les longues jambes de Mattenet qui se baladent en l’air.

Plusieurs membres de l’organisation accourent sur les lieux de la chute un peu à la manière d’une ambulance arrivant toutes sirènes hurlantes. Ils ont la mine catastrophée, comme si trois têtes de série venaient d’ores et déjà de déclarer forfait pour l’édition 2015. Pas de panique, les gars, c’est juste un petit vol-plané la tête la première contre le sol.

Nous serons en effet vite rassurés, pas de mal pour Adrien, qui se relève sous l’ovation du public – vous savez, un peu comme quand un joueur est évacué d’un stade sur une civière. Et comme stimulé par les applaudissements, il montre fièrement au public la balle qu’il tient dans la main, l’air de dire : « vous voyez, quand on veut, on peut » ! On nuancera en rappelant qu’il a eu la balle mais pas le point.

Tout à fait Thierry

Les finales du dimanche sont retransmises par une chaîne de télévision locale, qui a fait appel au multiple champion suisse Thierry Miller – notre monument national – pour commenter les matchs aux côtés d’un journaliste. On les voit bien, d’où nous sommes assis. Et on parvient même à admirer les points au ralenti sur le petit écran de télé du poste de commentateur.

Ce n’est toutefois pas là le plus intéressant. Non, ce qu’il faut observer avant tout, c’est le mouvement des lèvres de Miller, qui semble fournir de gros efforts pour éviter d’élever la voix. Il faut préciser que les commentateurs ne sont ici pas dans une cabine fermée, et qu’au ping-pong, c’est un peu comme au tennis, le commentateur parle peu et si possible pas trop fort. Contrairement aux Gypsy Kings, qui n’ont aucun scrupule de ce côté-là. Mais peut-on leur en tenir rigueur ? On ne va quand même pas leur demander de chuchoter, ce n’est pas leur métier ! Et on ne va pas demander à Thierry Miller de pousser la chansonnette en grattant des airs ensoleillés !

Difficile, donc, de commenter un sport qui exige le silence. C’est vrai, les commentateurs de foot sont mieux lotis à maints égards. Tenez, un autre exemple : au foot, quand il faut meubler, il suffit de citer le nom des joueurs qui se passent la balle successivement. Allez faire ça au ping-pong… vous me voyez venir : Boll – Mattenet – Boll – Mattenet – Boll – Mattenet – Boll – Mattenet – Boll – Mattenet – Boll – Mattenet… c’est lancinant, hein ? Remarquez, au tennis de table, le commentateur serait obligé de faire preuve d’une certaine vivacité, car il faudrait suivre le rythme de la balle, et vous savez comme moi qu’au niveau mondial, ça va très vite, déjà rien que pour les yeux. Alors pour la langue… Et si vous devez commenter le match Vacenovska-Pavlovich… tous mes vœux vous accompagnent !

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Vous voyez ? Quand on vous dit que c’est un sport difficile à commenter !

Remerciements

Je tiens pour terminer à remercier toutes les sources d’inspiration qui ont contribué à noircir les pages que vous avez sous les yeux. Merci donc aux nombreuses têtes connues dont on a croisé le regard dans les gradins, merci aux spectateurs qui nous ont bousculés en s’installant, c’est toujours plus drôle après coup que sur le moment, merci aux bébés de ne pas avoir docilement changé leurs habitudes pour un tournoi international de tennis de table, merci à ce photographe dont le flash nous a éblouis au même titre que le talent de Marcos Freitas, merci également à ce spectateur qui lui a dit bien fort d’enlever son flash – une situation cocasse, c’est comme un match, il faut souvent être deux pour assurer le spectacle.

Merci aussi aux organisateurs d’avoir dépoussiéré leurs 33 tours exprès pour nous, merci aux Gypsy Kings de s’être déplacés à Lausanne juste pour un refrain, merci à Timo Boll de s’être astreint à quelques exercices de mobilité sur un tube disco endiablé, merci à Adrien Mattenet d’être allé chercher une balle en dehors de l’aire de jeu (mais tu sais, Adrien, on t’en aurait donné une autre, de balle, ce n’est pas ce qui manque !), merci au public d’avoir soutenu la comparaison avec celui de Roland Garros, merci à ce spectateur portugais d’être resté portugais même en infériorité numérique, merci à Thierry Miller, dont le prénom est tout trouvé pour une brillante reconversion de commentateur sportif.

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Le podium féminin. On retrouve sur la première marche Jia Liu, l’Autrichienne, aux côtés de Jiao Li, la Néerlandaise, et de Viktoria Pavlovich, la Chinoi… la Biélorusse.

Enfin, merci à toutes les joueuses et tous les joueurs qui ont pris part à ce tournoi, et dont vous trouverez le classement dans la rubrique « Résultats » du site www.sttopen.ch. Ils sont parmi les meilleurs d’Europe, on donnerait notre coup droit et notre revers pour jouer comme eux. Et en ce dimanche 9 février 2014, jour de votations, on a envie de dire oui à la venue massive de pongistes étrangers en Suisse.

Benoît